Vin. Quelles conséquences attendre du changement climatique ?

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publié le mardi 20 novembre 2018 à 08h00

Vin. Quelles conséquences attendre du changement climatique ?

 

Nous sommes bien d’accord, il n’y a pas de règles en la matière et tout peut, selon le camp de l’intéressé être interprété. Il est toutefois aisé de constater une récurrence dans la précocité des vendanges, toutes régions confondues.

Quand elles n’ont pas connu le gel, les grêles de plus en plus fréquentes, ou les inondations comme récemment dans l’Aude, les vendanges sont globalement précoces : dès mi-août ou début septembre pour le Beaujolais par exemple en 2018. Elles se faisaient fin septembre, mi-octobre il y a quelques décennies.

Que l’on parle de réchauffement ou de changement climatique, tout s’accélère. Plus de chaleur, des orages plus violents, plus de vent…  Nous avons bien notre idée sur au moins une des causes, mais le sujet n’est pas là. Une vigne de 80 ans doit depuis quelques décennies s’adapter rapidement, plus aucun cycle végétatif ne correspond réellement à ce qu’il devrait être.

 

 

Selon le WWF France «  En 2100, l'hypothèse la plus optimiste prévoit que la température moyenne de l'air augmentera de 1,4°C et que le niveau des mers s'élèvera de 15 centimètres … à l'inverse, l'hypothèse la plus pessimiste prévoit une hausse de 5,8°C des températures moyennes [et] une augmentation du niveau des mers d'environ un mètre. Pour rappel l’altitude des plantations pour les vignes du sud de la France (Provence) et le Bordelais est relativement faible.

Alors qu’il y a encore peu, les températures augmentant favorisaient la qualité du vin (conventionnel) par un gain de sucre et de maturité pour la plus grande satisfaction de presque tous, l’emballement devient problématique et les vinifications se complexifient selon l’avis de Jean-Pascal Goutouly, éco-physiologiste à l'Inra Bordeaux.

 

Basculement, l’équilibre sucre/acide n’est plus optimal !

Ceci rejoint également les analyses d’Eric Giraud-Héraud, économiste du vin. Pour lui l’inadéquation gustative est croissante : les consommateurs évoluent dans leurs pratiques et veulent des vins légers à faible concentration d’alcool, à l’opposé des vins taniques et puissants (tant en goût qu’en degrés).

Ce n’est pas ce que les changements à venir semblent nous prévoir. Le vin est passé de 11,5 degrés en moyenne dans les années 1980, à 14 parfois 15 degrés aujourd’hui.

Le sujet étant vaste et infini nous nous concentrerons sur quelques cas particuliers que nous jugeons pertinents pour interpréter et envisager cette thématique. Faisons confiance à nos viticulteurs et organismes de régulation pour contrecarrer les scénarios les plus catastrophistes comme ceux énoncés, dans la revue américaine PNAS (Proceedings of the National Academy, Académie Nationale des sciences) selon qui le vignoble occitan, comme beaucoup d’autres en Europe, aura complètement disparu à l’horizon 2050.

 

Du classement de 1855 à la Parcelle 52

Le cas du bordelais est de ce point de vue intéressant. Les vins (chers) y sont réputés pour des typicités particulières. Dans ces vignobles où selon le CIVB (comité interprofessionnel des vins de bordeaux) les baies arrivent à maturité environ 20 jours plus tôt. Autant le cabernet sauvignon pourrait « résister et s’adapter » autant le merlot disparaitrait face au réchauffement climatique car ce cépage est réputé précoce. En retrouverons nous plus tard plus au nord, en Loire ?.

Alors pourquoi ne pas réintroduire des cépages anciens ou implanter des cépages « sudistes » ?

Un groupe d’étude y travaille dans la PARCELLE 52 » 

En plein cœur de l’appellation Graves, sous la bénédiction de l’institut des sciences de la Vigne et du Vin ont été plantés en 2009, deux mille six cents pieds, répartis en groupes de dix individus, divisés en cinq blocs mêlant différents cépages par exemple : l’agiorgitiko grec, les vinhao ou touriga portugais, le tempranillo espagnol, ou encore les pinot noir, syrah, roussanne, mouvèdre et carignan  Il risque si les choses évoluent dans ce sens d’y avoir quelques débats animés et houleux dans les appellations.

Du Bordeaux sans merlot, du Bourgogne sans pinot ?

 

 

Du bon usage de la technique ?

Un peu plus à l’est à Montpellier depuis 2012, le projet Laccave travaille sur l’adaptation des vignobles français au changement climatique. Ce projet de recherche regroupe 24 laboratoires français en agronomie, œnologie, climatologie ou génétique. Ils travaillent en collaboration avec des viticulteurs ayant commencé à modifier leurs pratiques culturales : exposition au soleil pour les vins de Banuyls ou plantations plus en altitude, pour certains viticulteurs du pic Saint-Loup.

Comme nous l’avons évoqué précédemment, la problématique des degrés d’alcool est une conséquence du changement climatique alors la technique se met au service de la désalcoolisation. Dans une philosophie de production totalement technique, une membrane de filtration permet de retirer de bla teneur en alcool, sans ajout de produits (légal en France depuis 2011). Cette technique est aussi valable pour corriger l’acidité et les arômes, items sur lesquels le réchauffement climatique a un impact réel.

Les maladies fongiques (oïdium, mildiou ou botrytis (pourriture grise)) sont également une réelle préoccupation sur laquelle se sont penchés les chercheurs de l’Agroscope (centre de recherche Suisse). Une solution ( ?) a été trouvée, le  divico, un cépage résistant et s’adaptant au changement climatique. Compatible « avec tous les terroirs » il est mis sur le marché depuis 2013.

Est-il original ? raconte-t-il une histoire ? Transpire-t-il un terroir ? Nous vous laissons juges !

 

A l’Agroscospe de Changins (Suisse), des chercheurs étudient un modèle de vigne naine très rare : la microvigne (variété du cépage pinot meunier) qui n’est pas malgré ce que l’on pourrait croire un organisme génétiquement modifié (OGM), mais le résultat d’une mutation naturelle et d’un croisement avec des vignes non mutées.

Dans le monde, deux autres centres possèdent cette vigne, un en Australie (où elle a été découverte en 2002) et à l’Institut national de recherche agronomique (INRA) de Montpellier en France. Cette variété présente les spécificités suivante : feuilles blanches, faible croissance, temps de floraison et répartition des grappes sur le long de son tronc différents de la normale. Elle produit enfin plus de grappes de raisin, et pendant toute l’année. Même si nous en sommes toujours au stade de la recherche fondamentale, est-ce ce que nous voulons ?

 

Give me money !

 

 

Le monde du vin n’est pas régi que par l’adoration d’un vigneron pour son cep, dans bien des cas (c’est un simple constat, le fameux nerf de la guerre) la finance, la stratégie économique, la spéculation entre en ligne de compte.

Le changement climatique sauverait-il des régions abandonnées sur le plan viticole ou bénéficiant à tort d’une image sous-évaluée? Après de nombreuses années d’arrachages de parcelles, une « facilité » à travailler en coopératives, l’Auvergne peut être un cas d’école.

 

Dans un portrait de Michel Chapoutier par Mathieu Perisse pour Acteurs de l’économie, l’exploitant rhodanien (240 hectares) envisage une ruée vers l’or dans les cinquante prochaines années sur les terroirs des côtes d'Auvergne. « Avec le réchauffement climatique, des terroirs qui étaient un peu frais deviennent intéressants » et investit donc dans ces régions loin de ses terres de prédilection. Reste à savoir quels cépages y sont envisagés.

 

En sera-t-il de même pour la Savoie, où la diminution des surfaces plantées est flagrante (pression foncière, immobilière) ? Les vignerons actuels verront-ils accourir les grands noms des « nobles appellations » pour acheter rubis sur l’ongle (ou les saigner) quelques hectares propices à la fraicheur, l’acidité et la légèreté d’un breuvage attendu du consommateur final ?

 

 

Et le sacro-saint Champagne, parlons-en !  De cette appellation sur-contrôlée, où chaque hectare est délimité, millimétré, des vignerons (des investisseurs ?) voient loin. Domaine Evremond vous connaissez ? 70 hectares achetés dans le Kent (Angleterre) par la famille Taittinger (un peu moins de 290 hectares).

Résultat envisagé, 300 000 bouteilles annuelles de « sparkling » dès 2022, 2023. Selon Monsieur Taittinger l’argument climatique n’est pas une cause de cet investissement et les raisons seraient purement financière, le prix de l’hectare champenois flirtant avec quelques sommets : nous permet-il d’en douter ?

L’appellation Champagne n’est pas encore prévue… pas encore !

L’Angleterre deviendrait une terre viticole ? La progression est flagrante, en 2016, selon la Wine and Spirit Trade Association la surface des vignobles au Royaume-Uni a doublé (depuis 2007) et elle devrait encore doubler d’ici à 2020.

 

Des vignes pour remplacer les betteraves et les céréales ?

Depuis le 1er janvier 2016 et « afin de garantir la régulation du potentiel de production viticole au sein de l’Union européenne » un nouveau régime d’autorisations de plantation est entré en vigueur ! Que cette législation ait un lien, direct, inconscient, volontaire ou involontaire avec le changement climatique, il n’est à douter que certains sauront en tirer profit. Jusque-là les plantations étaient « territorialisées », dorénavant les productions AOP (appellation d’origine protégée), IGP (indication géographique protégée) et VSIG (vins sans indication géographique), peuvent se réaliser sur l’ensemble du territoire, moyennant quelques contraintes bien évidemment mais plutôt légères. N’est-ce pas simplement un juste retour des choses ? Un come-back à l’ère pré-appellations !

 

Du vin pour remplacer la cervoise ?

Les exemples et expériences sont également à suivre du côté de la Bretagne, que ce soit en la figure de Mathieu Le Saux, viticulteur sur l’île de Groix ou en celle du maire de Sarzeau qui a déclenché un appel à candidature afin de relancer la viticulture. C’est la folle blanche (cépage principalement ligérien, typicité acide) qui a été retenu par Maria et Arnaud Furet Muyard qui vont s’installer en Presqu’île de Rhuys (Sarzeau). Un autre exemple peut être mis en avant. Depuis quelques années des passionnés se retrouvent pour déguster leurs propres productions personnelles au sein de l'Association pour la reconnaissance des vins bretons (ARBV). L’évolution de la législation relative aux droits de plantation leur laisse envisager d’heureuses perspectives. 

Pourrons-nous un jour dire « tonneaux de Brest ? »

 

La nature fait son travail mais nous lui en demandons beaucoup. La vigne s’adapte… mais jusqu’à quand ? Les vignerons évoluent dans leurs méthodes de vinification afin d’atténuer les effets induits par le réchauffement climatique mais ils ne pourront encore longtemps réussir à produire des vins légers avec des récoltes de raisins chauds et en forte maturité. La technique et la recherche nous proposent un champ des possibles qui remet malgré tout en cause la typicité terroir, la typicité des cépages, l’histoire et la culture locale. En voulons-nous ? avons-nous le choix ?

 

 

La vigne sous la plume

par La vigne sous la plume

Structure de production événementielle basée à Lyon