Le cuivre une pratique anti bio ?

Le pourquoi du comment

publié le mercredi 28 novembre 2018 à 10h00

Le cuivre une pratique anti bio ?

Cuivre : la  réponse en demi-teinte de l’Union européenne aux préoccupations des vignerons européens

 

« Les sols sont pollués par le cuivre utilisé en bio ». « Les vignerons bios polluent tout autant que ceux en conventionnel ».

 

Les poncifs sur l'utilisation du cuivre en viticulture biologique sont approximatifs dans un débat où les avis sont tranchés mais parfois infondés.

 

En octobre 2018, nos confrères de la RVF se faisaient l'écho de la sortie du bio de Château Lafon Rochet à Saint Estèphe, en Médoc.

 

Son propriétaire arguait, en pleine page de l’illustre revue, que le cuivre était néfaste pour le sol de ses vignes, voire que la bio était plus polluante que la viticulture conventionnelle.

 

Une information qui a suscité une forte polémique puisque Lafont Rochet a reconnu depuis n’avoir jamais été certifié en Bio, comme l’auteur le laissait entendre. Cette polémique n'est pas nouvelle. Elle montre les forts enjeux de l'usage du cuivre dans le vignoble français. Elle démontre aussi le pouvoir de ces « fake news » qui, des vignobles aux médias sociaux, impactent et (dés)-orientent les débats publics.

 

Hier, 27 novembre, les viticulteurs européens apprenaient que la Commission européenne adoptait la décision de ré-homologation du cuivre jusqu’à 2025, mais limitée à 4kg par hectare et par an avec la possibilité de lissage sur 7 ans.

 

 

Le débat sur les doses de cuivre à l’hectare met en lumière l’inquiétude de beaucoup. En effet, pour le ministre de l’Agriculture, M. Guillaume devant les représentants de la viticulture bio le 27 novembre 2018 : "C'est la pérennité de l'agriculture biologique qui est en jeu". On remerciera M. le Ministre d’avoir saisi cet enjeu.

Trop tard...

 

Pourquoi ce débat sur le cuivre en 2018 ? Quelles en sont les origines ? Les enjeux ?

 

 

 

2018, bilan d’une année de paradoxes

 

2018 s'achève. L'heure du bilan. Et le bilan est troublant :

2018 est une année florissante pour les marchés du vin bio.  Une année riche en conversions vers le bio avec une hausse historique de 53 % comparée à 2017.

Une année où le vin bio en France représente un milliard trente-sept millions de chiffre d'affaires.

Une année où des grands crus s'engagent en Bio tout en le faisant plus ou moins savoir : les Châteaux Latour, Angélus, Montrose, Guiraud pour les cas les plus médiatisés. 

 

 

 

Mais, l’année 2018, est aussi marquée par une forte pression mildiou en France et plus largement dans le sud de l'Europe.

Une année où la pluviométrie du printemps combinée à des températures élevées a mis les nerfs des viticulteurs à vifs. Une année où des vignerons en bio ont perdu jusqu'à 80 % de leur récolte.

Une année où Château Pontet-Canet à Pauillac, pionnier de la biodynamie en Bordelais, n'a « raclé  que 10 hectolitres à l'hectare » quand il en sort 35 habituellement.

Une année où la condamnation de Monsanto par un tribunal Etats-Unien sur les conséquences de l’usage du glyphosate a suscité l’effroi dans l’opinion publique. Une année où l'évolution du climat, la hausse des températures en Europe et les enjeux vers la transition écologique suscitent inquiétudes et débats. 

Une année où en mai la Commission Européenne proposait une ré-approbation limitée autorisant 4 kilos par hectare avec une remise en question du lissage.

 

2018, une année où la proposition de « 4 kilos par hectare avec remise en question du lissage », est assimilée, pour la grande majorité des vignerons en bio, comme l’ouverture aux produits chimiques de synthèse à la vigne. 

 

Genèse de la question du cuivre en agriculture biologique?

 

Dans les années 2000, c'est l'antenne allemande de Greenpeace –curieusement- qui a ouvert les hostilités sur le cuivre. Greenpeace Allemagne demandait alors la suppression totale du cuivre en agriculture. En 2011, Le compromis soutenu par l’Allemagne, relayé par les Etats membres du nord de l’Europe, était alors de diminuer la dose à 3 kg/ha/an. Pour autant, cette volonté n’était pas basée sur des raisons scientifiques connues. Pour les Etats membres européens, Allemagne en tête, le cuivre a un comportement proche des «métaux lourds».

 

Pour les représentants de la FNAB (Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique) et plus largement les acteurs européens de l’agriculture biologique, le cuivre « n'est pas un produit chimique de synthèse. C'est un minéral métallique, un oligo-élément présent dans les sols et indispensable à la vie et à la photosynthèse ».

 Nous le voyons, ce débat sur le cuivre en viticulture biologique ne date pas d'aujourd'hui et il anime autant les viticulteurs, les médias, que les échanges à la Commission Européenne où se côtoient ministres de l'agriculture des Etats membres, lobbyistes, ONG, commissaires et conseillers divers à l’étiquette est plus ou moins affichée.

 

 

Le cuivre d’accord, mais pourquoi et comment ?

 

Le cuivre est utilisé en viticulture sous forme de sulfate, d’oxyde, d’hydroxyde. Il reste aujourd'hui la seule solution efficace pour lutter contre le mildiou et d’autres maladies de la vigne. Le lissage sur 5 ans permet une réduction des doses de cuivre efficaces sans le couperet d’une dose annuelle. Cela permet l’adaptation aux conditions climatiques et cela rend le vigneron responsable de ses choix, il n’agit pas par automatisme.

 

Les vignerons en viticulture conventionnelle utilisent aussi du cuivre. Ils ne sont pas limités en cuivre en début et en fin de cycle pour limiter les Indices de Fréquence de Traitements (IFT), ni en fongicides de synthèse curatifs.

Or, les vignerons bios réduisent les doses au maximum. Ils ciblent les passages et les zones de forte pression. Ils combinent les meilleures conditions de prévention et d'applications sur tout le végétal. Pour la plupart d'entre eux, le cuivre à la dose de 6kg/ha/an lissés sur 5 ans ne met pas en danger la pérennité des sols. Il leur faudra adapter dorénavant leurs pratiques à 4 kilos par hectare et par an.

 

Pour beaucoup de viticulteurs en bio, les preuves scientifiques avancées par la Commission européenne et les organismes para-étatiques ne sont pas justifiées. Pour beaucoup de vignerons en bio, le constat est le même avec le cuivre :

 

  • Les vers de terre sont toujours plus présents en quantité et en diversité dans les sols en viticulture biologique que dans les sols en viticulture conventionnelle. La comparaison scientifique durant 20 ans sur des terres conduites simultanément en conventionnel (en lutte raisonnée), en biologique le prouve.
  • Les oiseaux sont toujours beaucoup plus présents sur les parcelles biologiques que sur les parcelles conventionnelles. C'est une étude de la Ligue de Protection des Oiseaux qui le montre. 
  • Les sols ne sont pas intoxiqués par le cuivre apporté par l’agriculture aux doses actuelles (6kg/ha/an en moyenne sur 5 ans contre 40 à 50 kg avant l’agriculture "chimique". Aujourd’hui, un vigneron conventionnel peut utiliser facilement 12 kg/ha/an avec seulement 1 à 3 traitement combiné).
  •  Le cuivre n’est pas toxique pour l’utilisateur, ce qui fait exception dans le monde des produits phytosanitaires.
  • Au niveau bactériologique, les études portent sur des doses de 16 à 48 kg de Cuivre par ha et par an et démontre l’adaptabilité du monde microbien au Cuivre.
  •  Le cuivre est un excellent fongicide non toxique pour l’être humain. Il est utilisé pour les canalisations d’eau garantissant ainsi l’état sanitaire de l’eau. Aux USA l'utilisation du cuivre est autorisée à revendiquer des propriétés sanitaires et médicales.
  •  Enfin, l’étude de l’Anses montre un certain rôle du Cuivre et ex situ une différence entre 4 et 8 kg. Toutefois, toutes les études ont démontré une plus grande présence de lombric dans les sols bios (+30 à 40%).

 

Des études scientifiques ont prouvé que le cuivre n’est toxique ni pour l’humain, ni pour l’environnement.

 

Pour beaucoup de vignerons bios, le principe de précaution ne peut être invoqué. Or avec les 4kg/an/hectare avancé par la Commission européenne pour fin janvier 2020 ne sont pas tenables. Pour les vignerons français, cela mène à l’inverse des objectifs du gouvernement français du « 20% de Bio en 2020».

 

 

Les réponses des bios   

La viticulture bio et en conversion bio occupe plus de 16 % du vignoble français et ne cesse de croître. Le vin bio est la locomotive du marché du vin en France, malgré une baisse générale en France de la consommation. L’Espagne et l’Italie ont plus du tiers de leur vignoble en bio. Le modèle biologique est un modèle écologique et peu pollueur comparativement au modèle conventionnel. Le sujet du cuivre ne peut être étudié séparément d’un ensemble de questions liés à l’agriculture et à la viticulture, c’est la globalité du système écologique qui est révélateur de la réalité.

 

Pour les vignerons bios ou en conversion, les enjeux sont nombreux :  

  • Arrêt des conversions en viticulture biologique 
  • Dé-conversion dans les vignobles océaniques et du nord de la France 
  • Dévalorisation de la Bio au niveau qualitatif les années à forte pression de mildiou (3 années sur 5 en moyenne)
  • Dévalorisation de la Bio si des produits de synthèse sont autorisés (ce fut le cas pour le phosphonate jusqu'en 2016) et ayant pour conséquence des résidus dans le produit final  
  • Perte de la confiance du consommateur dans le label Bio et donc forte chute de la consommation des produits Bio.

 

En novembre 2018 au VINITECH, Bernard FARGUES, Président des Bordeaux et Bordeaux Supérieurs, le répétait encore : « le cuivre est un produit incontournable en viticulture, indispensable pour les vignerons bios et largement utilisé par les vignerons en conventionnels ».

 

Au sein de l'IFOAM, la fédération européenne de l'agriculture bio, le maintien du cuivre fait l'unanimité, ceci jusqu'à ce que l'on trouve d'autres solutions fiables.  Les attentes de la FNAB sont :

  • Le renouvellement d'autorisation pour 7 ans ;
  • La modification de la méthodologie sur laquelle s'appuie l'Agence de Santé Européenne pour analyser l'impact environnemental du cuivre (Jusqu’alors, la méthodologie est issue d'étude des substances issues de la chimie de synthèse et non d’éléments minéraux métalliques) ;
  • La mobilisation du milieu de la recherche universitaire et institutionnelle sur la connaissance du mildiou, son évolution, afin de maîtriser de nouvelles voies pour ne pas nuire à l’environnement.
  •  La technicité des vignerons surtout en conversion bio doit être accompagnée. En effet, les jeunes convertis ne peuvent avoir les acquis des anciens de la bio, il faut leur laisser une marge de manœuvre potentielle pour  assurer la pérennité de leur entreprise.

 

Quelle issue?

 

La FNAB a demandé en octobre 2018 au gouvernement français le lancement d'un Plan National cuivre dans le cadre du Plan EcoPhyto, en lien avec des institutions comme l'ITAB, et l'INRA. L'objectif est de stimuler la recherche fondamentale et l'expérimentation pour trouver des solutions efficaces et pérennes de substitution. Le volet formation y est important. Car la lutte contre le mildiou en bio est très technique. Il est demandé aussi de faire un suivi des teneurs et de l'évolution du cuivre dans les sols et de sa provenance. Dernièrement une chercheure de l'INRA de Bordeaux a montré que la biodisponibilité du cuivre dépend de la matière active et du pH.

Enfin la FNAB demande la mise en œuvre d'une étude comparée entre le cuivre et les produits chimiques de synthèse existants contre le mildiou.

 

Au 27 novembre 2018, la consolation pour les vignerons bios est qu’une feuille de route sera élaborée pour être présentée au comité d'orientation stratégique et de suivi (COS) EcoPhyto du 1er trimestre 2019.

 

Elle comportera trois axes majeurs :

 

  • la diffusion des bonnes pratiques pour diminuer l'utilisation du cuivre dans l'agriculture,
  • la formation des acteurs 
  • la recherche et le développement en la matière.

 

Ces discussions devraient également permettre d'identifier les financements nécessaires à la transition vers d'autres solutions.

 

Investisseurs dans la transition écologique, faites-vous connaître !

 

ndlr : Si vous connaissez des solutions bios, alternatives, au cuivre faites les nous connaître. Nous préparons un article sur le sujet !

Jean-Sébastien Guillaume

par Jean-Sébastien Guillaume

Vigneron breton